Sardaigne 2025

Street art en Sardaigne, tradition et résistance

Septembre 2025

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Costume traditionnel sarde : voile blanc épinglé d’un bijou, châle rouge, plastron brodé et frange jaune – SorgonoPhoto : Marion

La Sardaigne, réputée pour ses plages, ses paysages maritimes et sa riche culture, est aussi devenue une destination incontournable pour les amateurs de street art. Ces dernières années, les fresques murales souvent engagées ou poétiques ont transformé les rues des villages sardes en véritables galeries à ciel ouvert, mêlant modernité et traditions insulaires. C’est l’occasion de découvrir l’intérieur de la Sardaigne.

Orgosolo – Sardaigne 2025Photo : Marion

L’histoire des murales en Sardaigne remonte aux années 1960-1970, notamment à Orgosolo, au cœur de la Barbagia, où cet art a servi d’outil de protestation sociale et politique, d’affirmation d’une conscience politique locale face à l’autorité centrale italienne et aux problèmes sociaux de l’époque. En effet, l’État italien avait prévu d’installer un champ de tir militaire sur un terrain utilisé depuis toujours pour les pâturages des bergers locaux. Les habitants d’Orgosolo, aidés du maire et des conseillers, lancèrent une résistance collective non violente (bloquant les routes, occupant les terres) qui força finalement l’armée à renoncer à son projet. C’est dans ce contexte que le groupe anarchiste « Dioniso » (venant de Milan) peignit en 1969 le premier mur, en posant la question du rôle de l’île face à la politique gouvernementale italienne.

« Et vous, apprenez qu’il faut voir, pas regarder dans le vide ; il faut agir, pas parler. Les peuples n’ont cependant pas renoncé, mais ils n’ont pas crié victoire trop tôt. Le sein d’où il est né est encore en deuil. ». Buste caricatural d’Helmut Schmidt, chancelier fédéral, « expert en suicides d’État » – OrgosoloPhoto : Marion

Un autre événement politique fondateur fut la commémoration du 30ᵉ anniversaire de la libération de l’Italie du régime nazi-fasciste en 1975.
 Un professeur d’art, Francesco Del Casino, s’installe à Orgosolo et engage ses élèves dans la peinture de murales sur ce thème, lançant ainsi un mouvement muraliste à grande échelle, avec une dimension populaire et communautaire.
 Le style n’est donc pas académique ou élitiste. Il est volontairement accessible, collectif et ancré dans la culture locale sarde. Les fresques mêlent souvent le muralisme engagé, l’influence du cubisme et un trait très graphique et accessible, pour que le message politique soit lisible par tous dans la rue.

Solidarité – Francesco Del Casino, initiateur des peintures murales à OrgosoloPhoto : Marion

Au-delà du souvenir de la Résistance, ces peintures s’inscrivent dans une volonté d’éduquer politiquement les jeunes et de faire réagir la communauté à travers l’art.
 Les personnages sont clairement identifiables, les situations lisibles immédiatement. L’objectif n’est pas l’abstraction mais la transmission d’un message clair et militant. Ce réalisme engagé s’inscrit dans la tradition de l’art comme outil politique, comparable au muralisme latino-américain. La tradition des murales d’Orgosolo parle des luttes sociales, des guerres et des droits humains à l’échelle mondiale.

Hommage aux mineurs sardes, nombreux à avoir dû quitter l’île pour travailler dans les mines d’Europe – OrgosoloPhoto : Marion

La présence de textes intégrés à l’image (slogans, citations, dates) renforce le caractère didactique et militant. Les murs deviennent presque des affiches politiques permanentes avec des thèmes très engagés : marxisme, anti-impérialisme, pacifisme, luttes paysannes, banditisme social, émigration, droits des femmes, colonialisme interne italien. La priorité est donnée au message plutôt qu’à la prouesse technique.

Œuvre militante qui relie le conflit à Gaza à la Sardaigne – OrgosoloPhoto : Marion

Au-dessus de la carte est inscrit « Même si vous vous croyez hors de cause, vous êtes quand même impliqués ». La Sardaigne n’est pas extérieure au conflit, car c’est à Domusnovas (jeu de mots « Domus Bombas ) dans le sud de la Sardaigne que se trouve l’usine RWM Italia, filiale du groupe allemand Rheinmetall ( couleur du drapeau allemand en bas de la carte). À côté du sigle « RWM », le peintre a ajouté une petite bombe décorée avec le drapeau sarde avec ses quatre points noirs et sa croix rouge. Un bras marqué d’une étoile de David (Israël) pointe un pistolet vers la carte de la Palestine, et de la peinture rouge, symbole du sang, coule jusqu’au sol. Sous la carte, des inscriptions en guise d’accusations : « génocide », « crime contre l’humanité », « infanticide », « nettoyage ethnique », « extermination, « faim », « violation des droits humains », « massacre d’État ».

Quatre résistants socialistes antifascistes. Ces quatre hommes sont liés par un épisode célèbre : en 1926, Pertini, Rosselli et Parri ont organisé la fuite de Turati vers la Corse pour le soustraire au régime fasciste. En bas à droite évocation des scandales de corruption des années 1980-90 en Italie – OrgosoloPhoto : Daniel

Orgosolo devient la « capitale mondiale du muralisme politique », phénomène sans équivalent en Europe à cette échelle dans un si petit village.
 Devant le succès sur le plan touristique, d’autres communes comme San Sperate, surnommé « le village-musée», ont emboîté le pas, invitant des artistes internationaux à embellir leurs murs.

San Sperate, dans le Sud-Sardaigne. « Village-musée » depuis 1967,Photo : Marion
San Sperate – Sardaigne 2025Photo : Marion

Le phénomène se propage rapidement dans de nombreux villages. Le street art s’est diversifié, passant de messages militants à des œuvres purement esthétiques : célébration de la nature et de la vie rurale. Ces œuvres permettent de préserver et de transmettre les traditions locales, le folklore et les légendes tout en offrant une vision contemporaine et artistique de la culture sarde.

Parfois, la présence des voitures occulte une partie des peintures mais augmente notre créativité – AustisPhoto : Marion

Ces œuvres ne sont pas de simples décorations, mais un efficace outil de communication. Elles racontent l’âme sarde, ses combats et ses rêves. Nous avons adoré parcourir ces villages, découvrir au détour d’une ruelle une nouvelle peinture, attendre qu’une personne passe et s’intègre dans l’œuvre. Daniel se prête très bien à ce jeu et, hasard ou synchronicité, il porte souvent la couleur idéale ! 
L’île compte plus de soixante-dix villages soit presque mille fresques. Nous les découvrirons souvent au hasard, mais il n’est pas toujours possible de s’arrêter pour les photographier ; les ruelles étroites ne permettent pas toujours le stationnement.

TinnuraPhoto : Marion
Tinnura, province d’OristanoPhoto : Marion

À Tinnura, l’objectif est de revitaliser le village et d’attirer les visiteurs en mettant en valeur son patrimoine culturel. Ces créations artistiques contribuent à renforcer le sentiment d’appartenance des habitants et à créer un dialogue entre le passé et le présent.

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